Collection
Tutti Frutti, quand Cartier fait entrer l’Inde dans la joaillerie
Par La Rédaction de L’Écrin · 6 min de lecture
Émeraudes en feuilles, rubis en baies, saphirs en fleurs : née des voyages de Jacques Cartier en Inde, la collection Tutti Frutti a fait dialoguer l’art moghol et l’Art déco. Histoire d’un style devenu légende.
Au milieu d’une époque éprise de lignes géométriques et de noir et blanc, Cartier ose un feu d’artifice de couleurs. Des émeraudes taillées en feuilles, des rubis en grappes, des saphirs en corolles, sertis dans le platine le plus rigoureux : le style que l’on appellera plus tard « Tutti Frutti » est l’une des aventures esthétiques les plus audacieuses de la joaillerie du XXe siècle.
Un style né d’un voyage
Tout commence avec les voyages de Jacques Cartier en Inde, à partir de 1911 — l’année du Delhi Durbar célébrant le couronnement de George V comme empereur des Indes. Il y découvre une tradition joaillière où les gemmes ne sont pas seulement facettées, mais sculptées en formes naturelles : feuilles, fleurs, fruits. De ses séjours, il rapporte des pierres mogholes gravées et tisse des liens avec les lapidaires de Jaipur.
Là où l’Art déco cherchait la rigueur, Cartier a importé l’exubérance d’un jardin indien — et les a mariés.
La rencontre de deux mondes
Le génie de Cartier est d’avoir fait fusionner ces pierres gravées indiennes avec la grammaire de l’Art déco : des motifs botaniques foliacés, organiques et colorés, contenus dans des armatures de platine aux lignes nettes et serties de diamants. Présentés notamment à l’Exposition internationale des Arts décoratifs de Paris en 1925 — celle-là même qui donnera son nom à l’Art déco —, ces bijoux étaient alors désignés comme « pierres de couleur » ou « bijoux hindous ».
Le Collier Hindou de Daisy Fellowes
La pièce la plus célèbre du genre est commandée en 1936 par la mondaine Daisy Fellowes, héritière de la fortune Singer : le « Collier Hindou ». Il réunit quelque deux cents émeraudes, saphirs et rubis gravés, des saphirs en briolette et des centaines de diamants, dans une pièce transformable. Photographiée par Cecil Beaton la même année, Daisy Fellowes propulse le style sur la scène internationale.
D’où vient le nom « Tutti Frutti » ?
Détail savoureux : à l’époque, personne ne parlait de « Tutti Frutti ». L’appellation — « tous les fruits », en italien — n’aurait été popularisée que bien plus tard, vraisemblablement autour des années 1970. C’est dire si ce nom gourmand, devenu aujourd’hui synonyme du style, est une invention rétrospective. Les enchères, elles, ont consacré la collection : le Collier Hindou s’est vendu chez Sotheby’s Genève en 1991, et un bracelet Tutti Frutti a établi en 2020 un record pour un bijou adjugé en ligne.
Pourquoi cette collection compte
Tutti Frutti raconte ce qu’une grande maison peut faire de mieux : transformer une rencontre culturelle en langage joaillier. En osant la couleur quand son époque la fuyait, Cartier a créé un style intemporel — la preuve qu’en joaillerie, l’audace bien guidée traverse les décennies. C’est ce genre d’histoires que L’Écrin se plaît à raconter.
Repères
- Style né des voyages de Jacques Cartier en Inde à partir de 1911 (Delhi Durbar).
- Pierres de couleur gravées (émeraudes, rubis, saphirs) en feuilles/fruits/fleurs, d’inspiration moghole.
- Fusion avec l’Art déco ; présenté à l’Exposition des Arts décoratifs de Paris (1925).
- Pièce emblématique : le « Collier Hindou » de Daisy Fellowes (1936).
- Nom « Tutti Frutti » popularisé plus tard (vers les années 1970) ; records en vente (Sotheby’s 1991 et 2020).
Pour aller plus loin
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