La damasquinure, l’or incrusté dans l’acier

Bouclier persan (sipar) en acier à décor d'or damasquiné, art de la damasquinure

Bouclier persan en acier à décor d’or damasquiné, exemple de damasquinure

Savoir-faire

La damasquinure, l’or incrusté dans l’acier

Par La Rédaction de L’Écrin · 7 min de lecture

La damasquinure consiste à incruster des fils ou des feuilles d’or et d’argent dans un métal de base, le plus souvent le fer ou l’acier volontairement noirci. Le contraste entre le métal sombre et le brillant du précieux fait naître des arabesques, des rinceaux et des inscriptions d’une grande finesse. Née des ateliers d’armuriers et d’orfèvres, cette technique a longtemps décoré les armes, les armures et les objets d’apparat avant de gagner le bijou.

Comme le niellage, la damasquinure joue sur l’opposition d’un métal clair et d’un fond sombre. Mais là où la nielle coule un alliage noir dans les creux, la damasquinure fait l’inverse : elle dépose de l’or ou de l’argent sur ou dans un métal foncé. Le résultat est un dessin lumineux qui semble flotter à la surface de l’acier. Longtemps réservée aux armes de prestige, cette technique reste vivante à Tolède, en Perse, en Inde et au Japon, où elle continue d’habiller bijoux et objets précieux.

Qu’est-ce que la damasquinure ?

Le mot vient de Damas, grande cité qui fut, au Moyen Âge, un foyer réputé du travail des métaux précieux et de l’acier. La damasquinure — on dit aussi damasquinage — désigne l’art d’incruster un métal précieux, or ou argent, dans un métal plus commun, généralement le fer ou l’acier. Le support est presque toujours assombri, par oxydation ou par bleuissement au feu, afin que le motif clair ressorte avec force. Il ne s’agit ni d’une peinture ni d’une dorure de surface, mais d’un véritable travail d’incrustation, où le précieux est fixé mécaniquement dans le métal.

Deux familles de techniques

On distingue traditionnellement deux grandes méthodes. La première, dite vraie damasquinure ou incrustation, consiste à creuser des sillons dans le métal, en les taillant parfois en queue d’aronde, puis à y enfoncer et river des fils d’or ou d’argent qui y restent prisonniers. La seconde, dite damasquinure de surface, connue en Inde et en Perse sous le nom de koftgari, ne creuse pas de sillons : l’artisan quadrille finement la surface de l’acier au burin, puis y applique une feuille ou un fil d’or qu’il fait adhérer par pression et chaleur sur ce fond rugueux. La première est plus durable, la seconde plus rapide et plus économe de métal précieux.

Toute la magie de la damasquinure tient dans le contraste : c’est en noircissant l’acier que l’on fait chanter l’or déposé à sa surface.

Le geste : quadriller, incruster, brunir, noircir

Le travail se déroule en plusieurs temps. L’artisan prépare d’abord le support en gravant ou en quadrillant la surface pour lui donner de l’accroche. Il dépose ensuite l’or ou l’argent — fil tréfilé pour les lignes, feuille pour les aplats — et le fait pénétrer par un martelage minutieux ou un brunissage à l’outil. Vient le temps du modelé, où l’on cisèle les détails du décor déposé. Enfin, le métal de base est noirci, par chauffe ou par un bain chimique, tandis que l’or est protégé : le contraste apparaît alors dans toute sa netteté, avant un ultime polissage. Ce jeu de reliefs rapproche la damasquinure d’autres arts du métal comme la ciselure et le repoussé.

Une technique venue de l’Antiquité

L’incrustation de métaux précieux dans un métal plus dur est très ancienne. Les poignards mycéniens, ornés de scènes de chasse en or et en argent incrustés dans le bronze, en offrent de spectaculaires exemples dès le IIe millénaire avant notre ère. Les Romains décoraient déjà armes et objets de fers incrustés. Mais c’est le monde islamique médiéval, de Mossoul à Damas, qui porte l’art à un sommet et lui lègue son nom. Les artisans y couvrent d’or et d’argent des aiguières, des plateaux et des coffrets d’un raffinement extrême, dans un esprit proche de celui du filigrane par la minutie du travail.

De Milan à Tolède, de la Perse au Japon

À la Renaissance, les armuriers de Milan couvrent casques et armures de fines damasquinures d’or, transformant l’équipement de guerre en pièce d’orfèvrerie. En Espagne, Tolède fait du damasquinado une spécialité héritée de la présence musulmane, avant de la ranimer au XIXe siècle sous une forme touristique et bijoutière : broches, pendants et boutons d’acier noir rehaussés d’arabesques d’or. En Perse et en Inde, le koftgari orne sabres, boucliers et casques. Au Japon enfin, la technique du nunome-zōgan, cousine du travail des forgerons de sabres qui ont aussi donné la mokume gane, atteint une virtuosité inégalée, portée au XIXe siècle par des ateliers comme celui de Komai à Kyoto.

Où voir de la damasquinure aujourd’hui

La damasquinure demeure un savoir-faire vivant, quoique confidentiel. À Tolède, quelques ateliers perpétuent le damasquinado et en font des bijoux et des objets décoratifs vendus dans le monde entier. En Inde, le koftgari continue d’habiller armes d’apparat et pièces d’orfèvrerie. Dans la haute joaillerie contemporaine, l’esprit de la damasquinure inspire les créateurs qui aiment jouer sur le contraste entre un métal sombre et l’éclat de l’or, à la manière dont l’émail grand feu introduit la couleur dans le bijou. C’est un art de la patience, où chaque fil d’or est posé un à un pour dessiner la lumière sur le noir.

Repères techniques

Élément Détail
Principe Incrustation de fils ou feuilles d’or et d’argent dans un métal de base
Support Le plus souvent le fer ou l’acier, noirci pour le contraste
Deux méthodes Vraie incrustation (fils dans des sillons) et damasquinure de surface (koftgari)
Foyers Damas, Tolède, Milan, Perse, Inde et Japon
Origine du mot De « Damas », centre réputé du travail du métal au Moyen Âge

Repères

  • La damasquinure incruste des fils d’or ou d’argent dans un métal sombre, le plus souvent l’acier.
  • Le mot vient de Damas, foyer réputé de ce travail au Moyen Âge.
  • On distingue la vraie incrustation, où le métal est enfoncé dans des sillons, de la damasquinure de surface, ou koftgari.
  • Armes et armures en furent longtemps les supports privilégiés.
  • Tolède, la Perse, l’Inde et le Japon en restent aujourd’hui les grands foyers.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la damasquinure ?

La damasquinure est l’art d’incruster des fils ou des feuilles d’or et d’argent dans un métal de base, généralement le fer ou l’acier noirci. Le contraste entre le fond sombre et le métal précieux fait apparaître des motifs lumineux et très fins.

D’où vient le mot « damasquinure » ?

Il dérive de Damas, cité de Syrie qui fut, au Moyen Âge, un grand centre du travail des métaux précieux et de l’acier. Le terme a d’abord désigné les ouvrages « à la façon de Damas » avant de nommer la technique elle-même.

Quelle différence entre damasquinure et niellage ?

Le niellage coule un alliage noir dans des lignes gravées d’un métal clair, le plus souvent l’argent. La damasquinure fait l’inverse : elle dépose de l’or ou de l’argent clair sur ou dans un métal sombre. Les deux jouent sur le contraste, mais en sens opposé.

Qu’est-ce que le koftgari ?

Le koftgari est la forme de damasquinure de surface pratiquée en Perse et en Inde. L’artisan quadrille finement l’acier au burin, puis y applique une feuille ou un fil d’or qui adhère par pression et chaleur, sans creuser de véritables sillons.

Sur quels objets trouve-t-on la damasquinure ?

Historiquement, sur les armes et les armures : sabres, boucliers, casques, canons de fusils. La technique orne aussi des objets d’apparat — coffrets, aiguières, plateaux — et, plus tard, des bijoux comme les broches et pendentifs de Tolède.

La damasquinure existe-t-elle encore aujourd’hui ?

Oui. Elle reste vivante à Tolède, où des ateliers en font des bijoux et des objets, ainsi qu’en Inde avec le koftgari. Son esprit inspire aussi des créateurs contemporains attachés au contraste entre l’acier sombre et l’éclat de l’or.

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