La micromosaïque, la peinture de verre des joailliers romains

Broche en or ornée d'une micromosaïque de verre représentant une tête de Méduse, maison Castellani, avant 1888

Broche en or ornée d’une micromosaïque de verre représentant une tête de Méduse, maison Castellani

Savoir-faire

La micromosaïque, la peinture de verre des joailliers romains

Par La Rédaction de L’Écrin · 7 min de lecture

Des baguettes de verre coloré étirées au feu jusqu’à devenir des fils, coupées en tesselles plus petites qu’une tête d’épingle, puis rangées une à une dans un mastic : la micromosaïque est une peinture faite de verre. Née dans l’orbite des ateliers du Vatican au XVIIIe siècle, portée par le Grand Tour et reprise par les joailliers romains du XIXe siècle, elle a couvert de paysages, de ruines et de fleurs les broches, les bracelets et les tabatières. Histoire et technique d’un art de la patience.

Vue à un mètre, une micromosaïque ressemble à une miniature peinte. À la loupe, l’illusion se défait : la surface est faite de milliers de fragments juxtaposés, chacun taillé dans un fil de verre opaque, chacun choisi pour sa nuance exacte. C’est la seule technique de la joaillerie où l’image naît d’un dénombrement — le mosaïste ne trace pas un trait, il pose des points, comme un pointilliste qui aurait remplacé la touche par le verre. Certaines pièces atteignent cinq mille tesselles au pouce carré, soit près de huit cents au centimètre carré.

Qu’est-ce que la micromosaïque ?

La micromosaïque désigne une mosaïque de très petite échelle, composée de tesselles de verre opaque dont la largeur descend sous le millimètre. Les Italiens l’ont nommée de plusieurs façons — mosaico minuto, mosaico in piccolo, et surtout smalto filato, du nom des fils de verre dont on tire les tesselles. Le terme français « micromosaïque », lui, est tardif : il s’est imposé chez les collectionneurs et les conservateurs du XXe siècle pour distinguer ces panneaux de la mosaïque monumentale.

La miniaturisation n’est pas une invention du XVIIIe siècle. Byzance a produit, entre 1300 environ et la chute de Constantinople en 1453, des icônes portatives en mosaïque de très petit module, souvent rehaussées d’or et d’argent. Ces objets ont circulé en Italie après 1453 : le pape Paul II en possédait vingt-trois en 1457, et Laurent de Médicis en détenait onze à sa mort, en 1492. Le musée du Bargello, à Florence, conserve l’un des exemples les plus célèbres, un panneau des Douze Grandes Fêtes de l’Église grecque, réputé donné au baptistère de Florence en 1394. Mais ces mosaïques byzantines restent des images de dévotion, non des bijoux.

Le secret des smalti filati

Tout, dans la micromosaïque romaine, repose sur un matériau : le smalto, un verre opacifié disponible en une immense gamme de teintes. Fondu, il est étiré en fils très fins — les filati — que l’on laisse refroidir avant de les débiter à la pince. On obtient ainsi des tesselles longues de deux à trois millimètres seulement et d’une épaisseur inférieure au millimètre, dont la section peut être carrée, ronde, triangulaire ou en fuseau selon l’effet recherché. C’est ce répertoire de formes, autant que celui des couleurs, qui permet de rendre une feuille, une plume ou un reflet d’eau.

Les ateliers romains ont poussé cette chimie du verre très loin. On y comptait, dit-on, plusieurs milliers de nuances disponibles, obtenues par des oxydes métalliques selon des principes proches de ceux de l’émail grand feu. Le fournisseur Alessio Mattioli livra du verre au Studio du mosaïque du Vatican entre 1730 et 1760 environ, et c’est dans ce sillage que la technique du fil s’est fixée. Deux noms reviennent constamment dans les années 1770 : Giacomo Raffaelli et Cesare Aguatti ; au début du XIXe siècle, Antonio Aguatti perfectionne encore les filati et rend possibles des dégradés d’un réalisme nouveau.

Le geste : poser, tasser, poncer

Le mosaïste travaille sur un support rigide — plaque de cuivre, d’or ou d’ardoise — creusé d’un léger godet. Il y étale un mastic de pose, le stucco romain, préparé à l’huile de lin et à la chaux éteinte ou à la poudre de marbre, réputé pour son séchage extrêmement lent : la pâte doit rester ouvrable pendant des heures, parfois des jours, et le mastic traditionnel demande lui-même des mois de vieillissement avant d’être employé. C’est cette lenteur qui donne à l’artisan le temps de corriger, de retirer une tesselle mal teintée, d’en glisser une autre.

La pose se fait à la pince et au stylet, tesselle après tesselle, en suivant les lignes du dessin comme un tailleur suit un patron. Quand la surface est couverte, on tasse l’ensemble, on comble les interstices d’un enduit coloré, puis on ponce et on polit jusqu’à obtenir un plan parfaitement lisse, où plus aucune arête n’accroche la lumière. Le panneau achevé est enfin serti dans une monture d’or ou de vermeil, exactement comme on sertirait une pierre dure : c’est à ce moment seulement que la micromosaïque devient bijou, et que le poinçon de la monture vient, le cas échéant, en dater le montage.

Le mosaïste ne peint pas : il compte. Une broche de trois centimètres peut demander plusieurs milliers de fragments de verre, posés un à un.

Du Vatican au Grand Tour

L’histoire de la micromosaïque est indissociable de Saint-Pierre de Rome. Un atelier de mosaïque est attaché à la fabrique de la basilique dès la fin du XVIe siècle — l’étude vaticane est citée dès 1576 — et il est réorganisé de façon permanente en 1727, avec une mission précise : traduire en mosaïque les grands tableaux d’autel de la basilique, que l’humidité détruisait. Ce chantier réclamait une palette de verres immense et des mosaïstes capables d’un rendu quasi pictural. Entre deux commandes pontificales, ces mêmes artisans se mirent à produire, pour leur compte, de petites plaques portatives destinées à la vente.

Le marché existait déjà : celui du Grand Tour. Depuis le XVIIIe siècle, les voyageurs britanniques, allemands, russes et bientôt américains descendaient en Italie pour y parfaire leur éducation, et rapportaient de Rome camées, intailles, vues gouachées et bronzes réduits. La micromosaïque s’inscrit dans cette économie du souvenir savant, aux côtés de la glyptique, dont elle partage la clientèle et les motifs antiquisants. Interrompu par les guerres napoléoniennes, le flux touristique reprend de plus belle après 1814, et la production explose : autour de 1850, on estime à cent cinquante ou deux cents le nombre d’ateliers actifs à Rome.

Giacomo Raffaelli (1753-1836), issu d’une famille de verriers, est la figure de proue de cette génération. On lui doit une célèbre version des « Colombes de Pline » exécutée dès 1779, puis une plaque de même sujet datée de 1801 conservée au Victoria and Albert Museum de Londres. Vers 1810, le gouvernement napoléonien lui confie la création d’une école de mosaïque à Milan ; il y réalisera une copie monumentale de la Cène de Léonard de Vinci, aujourd’hui à la Minoritenkirche de Vienne.

Colombes, ruines et fleurs : le répertoire

Le motif le plus copié de toute l’histoire de la micromosaïque est celui des colombes. L’original est une mosaïque romaine de pavement découverte en 1737 à la Villa Hadriana, à Tivoli : quatre colombes posées sur le bord d’une vasque à deux anses. On y a reconnu la réplique d’une mosaïque grecque perdue de Pergame, que Pline l’Ancien décrit dans son Histoire naturelle, achevée en 77 après J.-C. Le sujet réunissait tout ce que l’époque aimait : une caution antique, une source littéraire et un défi technique — rendre le duvet et le reflet de l’eau.

Autour de ces colombes gravitent les monuments obligés du voyage romain — le Colisée, le Panthéon, la pyramide de Cestius, la place Saint-Pierre —, les paysages pastoraux, les scènes de la campagne romaine, les animaux et surtout les fleurs, montées en guirlandes sur fond noir. Plus tard s’ajoutent des sujets égyptisants et paléochrétiens, portés par les grandes découvertes archéologiques du siècle. Le fond noir, obtenu par une plaque de verre ou de marbre sombre, n’est pas un hasard : il fait chanter la couleur exactement comme le noirci de l’acier fait chanter l’or dans la damasquinure.

Castellani et le style archéologique

La micromosaïque change de statut au milieu du XIXe siècle, quand les joailliers savants s’en emparent. La maison Castellani, fondée à Rome par Fortunato Pio Castellani (1794-1865) et poursuivie sur trois générations, l’intègre à son « style archéologique » : les plaques ne sont plus de simples vues touristiques mais des motifs inspirés des mosaïques paléochrétiennes et des ors étrusques, montés dans des bijoux qui font par ailleurs grand usage de la granulation. Les Castellani vont jusqu’à mêler aux tesselles de verre des baguettes d’or, pour que le fond scintille sous l’image. Luigi Podio y tint le rôle de mosaïste en chef.

Cette faveur ne dure pas. Dès les années 1870, le bijou en micromosaïque commence à passer de mode ; le goût se déplace, la production se banalise, et la qualité des ateliers de souvenirs décline. Au XXe siècle, la géométrie de l’Art déco achève de reléguer ces images narratives au rang de curiosités de vitrine. Le savoir-faire, lui, n’a pas disparu : l’atelier du Vatican fonctionne toujours, et quelques mosaïstes romains perpétuent la technique du fil.

Ne pas confondre : Rome et Florence

On désigne souvent, à tort, du même nom deux techniques très différentes. La micromosaïque romaine est un assemblage de verre : des milliers de tesselles opaques, posées dans un mastic. La mosaïque florentine, ou commesso fiorentino, relève au contraire de la marqueterie de pierre dure : des plaquettes de lapis, de malachite, d’agate ou de jaspe sont découpées à la scie selon un tracé, ajustées bord à bord comme les pièces d’un puzzle, puis incrustées dans un fond de marbre noir ou de verre noir. Elle est née à Florence sous les Médicis, l’Opificio delle pietre dure ayant été fondé en 1588 à l’initiative de Ferdinand Ier.

La distinction se voit à l’œil nu, et mieux encore à la loupe. Le commesso florentin présente de larges plages de couleur, aux contours nets, où l’on lit le veinage naturel de la pierre — c’est un art de la pierre de couleur. La micromosaïque romaine montre, elle, un grain régulier, une trame de points, et une gamme chromatique bien plus étendue puisque le verre se teinte à volonté.

Acheter et conserver une micromosaïque

Le marché de la joaillerie de seconde main reste le principal terrain de chasse pour ces pièces. Quelques repères aident à juger. La finesse d’abord : plus les tesselles sont petites et régulières, plus la pièce est ancienne et de haute qualité ; les souvenirs tardifs, produits en série, présentent des fragments larges et des joints visibles. La netteté du dessin ensuite, en particulier dans les dégradés du ciel et des feuillages. Enfin la monture, dont la qualité et les poinçons trahissent souvent l’ambition de l’objet.

Côté entretien, la règle tient en peu de mots : jamais d’ultrasons, jamais de trempage. L’eau et les vibrations attaquent le mastic de pose et peuvent déchausser les tesselles ou décoller le panneau de son support. Un chiffon doux, à peine humide, suffit. Les chocs sont l’autre ennemi : une micromosaïque fêlée ne se répare qu’au prix d’une repose tesselle par tesselle, un travail que très peu d’ateliers savent encore mener.

Repères techniques

Élément Détail
Principe Assemblage de tesselles de verre opaque dans un mastic, puis polissage
Matériau Smalti filati : fils de verre étirés au feu, coupés en tesselles de 2 à 3 mm
Finesse Jusqu’à 5 000 tesselles au pouce carré sur les pièces les plus fines
Liant Mastic à l’huile de lin et chaux ou poudre de marbre, à séchage très lent
Foyer Rome, autour de l’atelier de mosaïque du Vatican, XVIIIe-XIXe siècles
À ne pas confondre La mosaïque florentine, marqueterie de pierres dures et non de verre

Repères

  • La micromosaïque assemble des tesselles de verre dont la largeur descend sous le millimètre.
  • Les smalti filati sont des fils de verre étirés au feu, puis coupés en fragments de 2 à 3 mm.
  • Les pièces les plus fines atteignent 5 000 tesselles au pouce carré.
  • La technique se fixe à Rome dans les années 1770, dans l’orbite de l’atelier de mosaïque du Vatican.
  • Le motif des « Colombes de Pline » vient d’une mosaïque antique découverte à la Villa Hadriana en 1737.
  • La mosaïque florentine, ou commesso, est une marqueterie de pierres dures : c’est une autre technique.

Questions fréquentes

Qu’est-ce que la micromosaïque ?

C’est une mosaïque de très petite échelle, faite de tesselles de verre opaque dont la largeur est souvent inférieure au millimètre. Posées une à une dans un mastic puis polies, elles composent un tableau miniature que l’on sertit ensuite dans une monture de bijou.

Que sont les smalti filati ?

Ce sont les fils de verre dont on tire les tesselles. Le verre opacifié, ou smalto, est fondu puis étiré en filaments très fins, les filati, que le mosaïste coupe en fragments de deux à trois millimètres de long. Leur section peut être carrée, ronde ou triangulaire selon l’effet voulu.

Combien de tesselles compte une micromosaïque ?

Cela dépend de la finesse de la pièce. Les mosaïques les plus soignées atteignent environ 5 000 tesselles au pouce carré, soit près de 800 au centimètre carré. Une broche de quelques centimètres peut donc représenter plusieurs milliers de fragments posés individuellement.

Quelle différence entre micromosaïque romaine et mosaïque florentine ?

La première est faite de verre : des milliers de petites tesselles juxtaposées forment une trame de points. La seconde, le commesso fiorentino, est une marqueterie de pierres dures découpées et ajustées bord à bord sur un fond noir. Rome travaille le verre, Florence la pierre.

Pourquoi tant de micromosaïques représentent-elles des ruines romaines ?

Parce qu’elles furent d’abord des souvenirs de voyage. Les visiteurs du Grand Tour rapportaient de Rome des images des monuments qu’ils venaient de voir : Colisée, Panthéon, pyramide de Cestius, place Saint-Pierre, auxquels s’ajoutaient les colombes antiques de la Villa Hadriana et les paysages de la campagne romaine.

Comment entretenir un bijou en micromosaïque ?

Sans eau ni ultrasons. Le bain et les vibrations attaquent le mastic de pose et risquent de déchausser les tesselles. Un chiffon doux, très légèrement humide, suffit. Il faut aussi éviter les chocs : une plaque fêlée ne se restaure qu’au prix d’une repose fragment par fragment.

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