Créateurs
Castellani, les orfèvres du style archéologique
Par La Rédaction de L’Écrin · 8 min de lecture
Depuis Rome, une famille d’orfèvres a passé le XIXe siècle à ressusciter l’or des Anciens. En s’inspirant des bijoux étrusques, grecs et romains, les Castellani ont inventé le « style archéologique » et cherché, leur vie durant, à percer un secret perdu : celui de la granulation antique.
Il est des maisons qui regardent vers l’avenir, et d’autres qui creusent le passé. La maison Castellani appartient résolument à la seconde catégorie. Fondée à Rome au tout début du XIXe siècle, elle s’est donné une mission singulière pour un joaillier : non pas inventer des formes nouvelles, mais retrouver et faire revivre les gestes des orfèvres de l’Antiquité. Étrusques, Grecs, Romains — c’est dans les tombes et les vitrines des musées que les Castellani ont puisé leur vocabulaire, au point de fonder tout un courant, le « style archéologique », qui a essaimé dans l’Europe entière.
Une maison née à Rome en 1814
L’histoire commence avec Fortunato Pio Castellani (1794-1865), qui ouvre son atelier à Rome en 1814. D’abord orfèvre de facture classique, travaillant à la manière parisienne et anglaise de son temps, il change de cap au contact des cercles savants de la ville. Rome, alors, est un immense chantier archéologique : les fouilles d’Étrurie et de Campanie exhument des parures d’or d’une finesse stupéfiante, réalisées deux mille ans plus tôt. Encouragé par des érudits et des collectionneurs, notamment l’aristocrate Michelangelo Caetani, duc de Sermoneta, féru d’art et de dessin, Fortunato Pio se prend de passion pour ces trésors et décide d’en faire la matrice de son travail.
Le rêve de la granulation retrouvée
Une énigme, surtout, l’obsède : la granulation. Les orfèvres étrusques savaient fixer sur l’or des milliers de minuscules billes, si petites qu’elles semblent de la poussière d’or, en formant des surfaces et des motifs d’une douceur veloutée. Or, au XIXe siècle, la technique exacte de cette soudure sans trace apparente est perdue. Les Castellani vont y consacrer des années de recherche, tentant de reconstituer le procédé par l’observation et l’expérimentation. Ils finissent par découvrir, dans un village reculé des Marches, Sant’Angelo in Vado, des artisans perpétuant un savoir-faire de grains d’or proche de l’antique, qu’ils font venir à Rome. S’ils n’égalent jamais tout à fait la perfection étrusque, ils s’en approchent assez pour rendre au monde le goût de cet art minuscule.
Les Castellani n’ont pas seulement copié les bijoux anciens : ils ont voulu retrouver la main qui les avait faits.
Deux fils, deux tempéraments
À la génération suivante, la maison se déploie grâce à deux frères aux caractères opposés. Augusto Castellani (1829-1914) dirige la boutique romaine et incarne le versant savant de la famille : collectionneur, auteur, il deviendra une figure du monde des musées, jusqu’à s’occuper des collections municipales de Rome. Alessandro Castellani (1823-1883), lui, est l’ambassadeur et le marchand. Contraint à l’exil pour des raisons politiques, il voyage, s’installe à Paris puis à Naples, et diffuse le style archéologique auprès des élites européennes. À eux deux, ils transforment un atelier local en une signature reconnue de Londres à Saint-Pétersbourg.
Un vocabulaire puisé dans l’Antiquité
Que fait, concrètement, un bijou Castellani ? Il emprunte aux Anciens leurs formes et leurs techniques : filigrane d’or, granulation, amphores et pendeloques inspirées des parures grecques, têtes de bélier, motifs étrusques. La maison intègre volontiers des éléments archéologiques authentiques — intailles antiques, monnaies, scarabées, micromosaïques romaines — dans des montures d’or pur, souvent d’un jaune chaud rappelant celui des pièces trouvées en fouille. Chaque création se veut à la fois un bijou portable et une leçon d’histoire, un fragment d’Antiquité que l’on porte au cou ou au poignet. La signature de la maison, deux « C » entrelacés, atteste de cette exigence.
Un style qui conquiert l’Europe
La reconnaissance vient avec les grandes expositions universelles, vitrines du savoir-faire du XIXe siècle. Les Castellani y présentent leurs parures archéologiques et remportent un succès considérable, notamment à Londres et à Paris. Le style fait école : d’autres joailliers s’en emparent, comme Carlo Giuliano, Ernesto Pierret ou Eugène Fontenay, au point que le « goût archéologique » devient l’une des grandes tendances de la joaillerie de la seconde moitié du siècle. Les Castellani, eux, gardent une longueur d’avance par leur érudition et par la qualité de leur granulation, difficile à imiter.
Un héritage entré au musée
La maison s’éteint dans le premier tiers du XXe siècle, faute d’héritier pour poursuivre l’aventure. Mais son legs est immense. La collection d’antiques et de bijoux réunie par la famille rejoint les musées, à Rome comme ailleurs, et les créations Castellani sont aujourd’hui conservées par les plus grandes institutions, du British Museum au Metropolitan Museum de New York. Au-delà des pièces, c’est une idée qui perdure : celle d’un joaillier-chercheur, pour qui créer un bijou, c’est d’abord comprendre comment on le faisait autrefois. Une posture qui résonne avec la fascination contemporaine pour les métiers d’art et les techniques oubliées.
Repères techniques
| Élément | Détail |
|---|---|
| Fondateur | Fortunato Pio Castellani (1794-1865), Rome, 1814 |
| Spécialité | le « style archéologique » inspiré des Étrusques, Grecs et Romains |
| Techniques | granulation, filigrane, or pur, micromosaïque, intailles antiques |
| Signature | deux « C » entrelacés |
L’or des Anciens, rendu au présent
Savante, patiente, un peu obsessionnelle, la maison Castellani a fait de l’archéologie une source de création. Sa quête l’a naturellement conduite à ressusciter la granulation et ses billes d’or soudées, l’un des sommets de l’orfèvrerie antique, et à cultiver l’art voisin du filigrane et de sa dentelle de fils. Deux techniques venues du fond des âges que les Castellani ont contribué à sauver de l’oubli, prouvant qu’un bijou peut être, aussi, un acte de mémoire.
Repères
- La maison Castellani est fondée à Rome en 1814 par Fortunato Pio Castellani.
- Elle invente le « style archéologique », inspiré des bijoux étrusques, grecs et romains.
- La famille consacre des années à retrouver la granulation antique, technique alors perdue.
- Les fils Augusto et Alessandro diffusent le style dans toute l’Europe.
- Ses créations sont aujourd’hui conservées au British Museum et au Metropolitan Museum.
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